Extraits de « L’empreinte du poème »

  • Je vous propose un voyage à l’institut médicolégal, juste avant une autopsie…afin de vous familiariser un peu avec la macabre ambiance de ce lieu si particulier et pourtant bien réel…C’est l’inspecteur de police Stefan Martineau qui vous fait la visite : « Sur le mur du fond, Stefan put compter seize portes de chambres froides, toutes fermées. Elles étaient constituées d’un métal gris uniforme, respirant le neuf tellement il brillait. Il s’interdit d’imaginer leurs contenus. La scène qui se déroulait devant cette mosaïque de chambres froides lui suffisait amplement. Plusieurs cadavres reposaient sur des tables, elles aussi semblant être fabriquées avec le même métal. Ils n’étaient même pas recouverts d’un drap. Ils semblaient comme abandonnés là, par ces travailleurs de la mort, à la vue de tous, sans aucune pudeur. Ils étaient gris clairs, même plutôt presque blancs, comme des troncs d’arbres qui auraient séché sous un très fort soleil un peu trop longtemps, après avoir subi un premier séjour prolongé dans l’eau. Ils étaient sans identité, sans sexe, sans âme. Un des employés était occupé à enfoncer un gros tuyau dans le cou d’un des corps. »

 

  • Aujourd’hui, vous allez pouvoir faire connaissance avec le commissaire en chef Charles Doduz :  » Assis à son bureau, Charles profitait d’un petit moment de répit, une tasse de café à la main. Cela faisait bientôt vingt ans qu’il exerçait ce métier. Dans trois mois, il recevrait une médaille d’honneur du travail, pour les services rendus durant toutes ces années au sein de la police. Sa femme, Amandine, avait déjà prévu un petit banquet pour fêter l’évènement. Lui, le commissaire en chef Doduz, serait le clou du spectacle ! Il détestait son nom de famille, Doduz. Et encore, cela allait un peu mieux depuis qu’il avait pris cette grande décision il y a quelques années. Il avait déboursé pas loin de dix mille francs pour ajouter un Z à son nom originel de famille, Dodu. Ce patronyme était devenu bien trop difficile à transporter au fur et à mesure du temps qui s’écoulait. Surtout qu’il avait toujours dû supporter quelques kilos bien gênants, qui venaient arrondir son abdomen de ce fait proéminent. Dans son enfance, déjà, il avait souffert des railleries de ses camarades d’école à cause de ce handicap physique. Et comme si ce n’était pas suffisant, la cour de récréation s’était ensuite déplacée dans cette grande famille qu’était la police. Et, malheureusement, les choses ne s’étaient pas arrangées. Voilà pourquoi, juste après ses trente ans, il s’était enfin décidé. Il s’était rendu à la préfecture de Roines pour faire son dossier. Et devant la question du document administratif, concernant la lettre de l’alphabet à ajouter, il avait réfléchi, réfléchi, et réfléchi encore, toute une soirée. Il avait essayé toutes les consonnes. Finalement, il avait opté pour l’ultime solution du Z ! Son nouveau nom de famille en poche, il lui était alors paru bien plus aisé de se lancer, avec davantage de légèreté et de sérénité, dans la prochaine dizaine d’années qui s’ouvrait devant lui. D’ailleurs, depuis, il n’avait plus jamais entendu ce si terrible et inaudible adjectif : dodu. « 

 

  • Place maintenant à Jennifer Jasmin, le seul élément féminin de l’équipe de policiers de « l’empreinte du poème » :  » La porte s’ouvrit alors délicatement. Un doux visage, aux angles arrondis et aux pommettes légèrement rosées, apparut dans l’embrasure. C’était l’inspecteur Jennifer Jasmin, l’unique femme de l’équipe, composée au total de trois policiers, ainsi que du commissaire en chef. Elle, au moins, avait eu de la chance avec son nom de famille. Ou plutôt, elle s’en était donnée les moyens en se mariant à un dénommé Jasmin. « 

 

  • Les toutes premières lignes de « L’empreinte du poème »… :  » Bien plus rêveuse qu’à son habitude, cette grande expérimentée de l’urgence médicale regardait le paysage défiler à grande vitesse par la fenêtre. L’eau cristalline de la mer scintillait de mille feux, sans cesse bombardée par les abondants rayons d’un soleil généreux. On était à la mi-juillet. Les premières véritables chaleurs de l’été venaient juste d’arriver dans la région. »

 

  • « L’empreinte du poème », chapitre 1, suite : « Elle pensa à ses vacances à venir. Dans deux petites semaines seulement, elle pourrait mettre une parenthèse à son travail si absorbant d’ordinaire. Elle partirait à la découverte de la savane africaine, et de ses innombrables couleurs et odeurs. Elle pouvait déjà se représenter les multiples bouquets d’herbes touffus, et les arbustes à la taille lilliputienne. Il y avait aussi les gigantesques acacias, dont elle avait tant entendu parler, mais qu’elle n’avait encore jamais vus de ses propres yeux. Elle imaginait sans peine la faune excessivement diversifiée : les troupeaux de ruminants en tout genre ; les phacochères aux narines savamment retroussées ; les majestueuses girafes aux longs cous décorés de losanges distendus ; les éléphants prenant paisiblement un bain d’eau boueuse aux côtés d’hippopotames bien dodus. Avant tout, elle espérait croiser le chemin de la grande famille des félins. Elle désirait ce voyage depuis si longtemps. Cette année, elle s’était enfin décidée à mettre une bonne partie de ses économies dans ce périple de rêve. Le départ tant désiré approchait à grands pas. A l’aube de ses cinquante ans, son très cher vœu allait pouvoir s’exaucer.                          – Maria, tu m’entends ?                                                                                                   Soudain, elle sursauta. Les quelques mots de Bertrand, assis à ses côtés dans la voiture du SAMU des portes de Bretagne, la ramenèrent brutalement à la réalité. »

 

  • « L’empreinte du poème », chapitre 1, suite : « Il était impératif qu’elle reste encore concentrée sur ses fonctions d’infirmière pour les quelques jours à venir. 
  • – As-tu préparé le matériel d’intubation ? On en aura sûrement besoin dès notre arrivée. Le premier bilan radio des pompiers sur place indique un accident de la voie publique, avec un jeune homme inconscient. Ils tentent déjà de le réanimer depuis dix minutes.
  • – Tout est là. J’en suis sûre. J’ai vérifié tout l’équipement du véhicule ce matin. Il était tout seul dans sa voiture le conducteur ?
  • – Oui, apparemment un seul blessé, mais très grave. Il n’y a aucune autre personne impliquée, d’après ce que je sais. »

 

« L’empreinte du poème », chapitre 1, suite :  » Maria laissa le médecin de son équipe guider l’ambulancier, qui conduisait, toutes sirènes hurlantes, sur l’autoroute menant à la côte. Elle replongea aussitôt dans ses pensées. Il était grand temps maintenant qu’elle change de travail au plus vite. Cela faisait déjà plus de vingt ans qu’elle était au SAMU. C’était passé si vite ! Alors qu’elle pensait initialement, en acceptant ce poste d’infirmière à l’hôpital, n’y rester que quelques années, et ainsi avoir un autre destin que celui de sa propre mère. Il fallait bien qu’elle regarde les choses en face. Elle était en réalité en train de faire comme elle, qui avait consacré toute sa vie à son métier de sage-femme. Héloïse, sa mère, n’avait jamais compté les heures de travail. Elle avait juste été pleinement dévouée à ses patientes, aussi nombreuses soient-elles. Elle avait tellement accordé d’importance à sa vie professionnelle. Pour cela, elle avait laissé si souvent seuls Maria et ses deux jeunes frères. C’était à leur père, que revenait alors la lourde tâche de s’occuper d’eux. Le problème était qu’il passait le plus clair de son temps sur le canapé, une bouteille de vin rouge à la main. Les jeunes enfants étaient alors livrés à eux-mêmes. On ne pouvait pourtant pas dire qu’ils aient été malheureux au sens propre du terme. De par son alcoolisme, leur père avait été tout simplement négligent à leur égard. De ce fait, ils n’avaient eu aucune contrainte. Combien de fois avaient-ils pu jouer dans leurs chambres jusqu’à ce que le sommeil les emporte ! Mais ils auraient tant eu besoin de leur mère, surtout le soir justement, une fois la nuit tombée. Elle, au moins, savait s’occuper d’eux avec attention et bienveillance. La présence d’Héloïse avait tant manqué à Maria durant sa jeunesse. Et tout cela à cause de cette satanée vocation pour sa profession de soignante ! « 

 

« L’empreinte du poème », chapitre 1 suite :  » Sans trop savoir ni pourquoi, ni comment, les souvenirs revenaient en masse à ce stade précis des errances de son esprit. En particulier, elle se remémorait une histoire très singulière de la carrière de sa mère, que cette dernière lui avait racontée pour la première fois, peu de temps avant son décès. C’était une de ces fins d’hiver comme la Bretagne en avait rarement connue. Au début du mois de mars 1960, la région toute entière croulait encore sous quarante centimètres de neige. Cela faisait un mois que le paysage était totalement blanc, intégralement recouvert en surface d’un épais manteau de glace. Le thermomètre était en permanence sous la barre du zéro degré. Le trafic routier et les activités économiques étaient complètement paralysés. Dans l’hôpital de la ville de Doual, tous les personnels soignants avaient été réquisitionnés, afin de se relayer pour assurer les urgences. On ne leur avait pas laissé le choix quant à leurs plannings. Chaque membre, de chaque équipe, devait être présent dans l’établissement trois jours de suite, pour profiter après d’un temps de repos équivalent à son domicile. Au sein de l’hôpital, les soignants exerçaient leurs fonctions douze heures d’affilée, puis quelques heures de pause leur étaient accordées sur leur lieu de travail. Pour cette situation exceptionnelle, des chambres et des plateaux repas leur avaient été mis à disposition. Pour la plupart, il avait été très difficile de suivre cette folle cadence, surtout en abandonnant toute leur famille à la maison. Les écoles étaient fermées. Tous les enfants restaient chez eux depuis le début de ces grosses intempéries. Héloïse racontait qu’en entamant un énième tour de garde, elle avait trouvé, encore une fois, le service de maternité plein à craquer, que les femmes enceintes présentes aient ou non accouché. »